Mais que sont devenues les Žcoles pionnires du web ?

Jean-Franois Cerisier

CEMTI/GRAME – EA3388 – UniversitŽ Paris 8

IRMA – ERT 49 – UniversitŽ de Poitiers

 

 

On situe gŽnŽralement lĠorigine du web en 1989, avec les travaux de Tim Berners-Lee[1] du CERN[2] de Genve destinŽs ˆ fournir aux chercheurs un accs hypertexte et en rŽseau ˆ leurs documents de travail.  Ds lors, il nĠa fallu que quelques annŽes pour que le systme scolaire, pourtant rarement considŽrŽ comme un grand innovateur, sĠen saisisse. Quelques Žcoles primaires, certaines sous les feux des mŽdias et dĠautres plus discrtement, ont trs vite fait figure de pionnires du web.  En 1996, il Žtait dŽjˆ temps de dresser un premier bilan, de collecter de premires pratiques, de tracer de premires perspectives. Jean-Louis Durpaire, alors directeur du CRDP de Poitou-Charentes, a su prendre cette initiative. PubliŽ dŽbut 1997, Internet ˆ lĠŽcole en France[3] rend compte des premiers pas du systme Žducatif franais sur le web entre 1994 et 1996. Il dŽcrit notamment les sites web de 10 Žcoles primaires[4]. Ë la mi 2008, une dŽcennie plus tard, ˆ lĠŽpoque dĠune autre inflexion technologique, celle du web 2.0[5], une relecture de cet ouvrage sĠimpose pour Žclairer le chemin parcouru. Elle nous montre combien, dans un contexte sociotechnique ayant considŽrablement ŽvoluŽ, certaines pratiques ont totalement ŽtŽ bouleversŽes alors que dĠautres ont traversŽ le temps presque inchangŽes. Aprs la prŽsentation de lĠune de ces 10 Žcoles tŽmoin et quelques considŽrations contextuelles sur les usages franais dĠinternet au cours des annŽes 94-96, lĠarticle sĠattachera ˆ la comprŽhension de quelques-unes des caractŽristiques des sites web scolaires au travers dĠune analyse des 10 sites tŽmoin.

 

 

Le web ˆ lĠŽcole de Bizu ˆ Beaumont-Pied-de-BÏuf en Mayenne

 

La place manque pour prŽsenter ici une analyse approfondie des 10 sites qui devrait avant tout retracer lĠhistoire de ces 10 Žcoles au cours dĠune dŽcennie. Il est toutefois utile de conna”tre les contextes dans lesquels sĠinscrivent ces sites si lĠon veut accŽder ˆ la comprŽhension de ce quĠils reprŽsentent. LĠamicale complicitŽ dĠHervŽ MoullŽ permet dĠen savoir plus sur lĠŽcole de Bizu et de son site web[6]. ƒcole de Bizu et HervŽ MoullŽ sont ˆ lĠimage des reprŽsentations que lĠon a gŽnŽralement des pionniers du web scolaire, souvent enseignants dĠŽcoles isolŽes ˆ petits effectifs, engagŽs par conviction autant que par nŽcessitŽ dans des pratiques pŽdagogiques en rŽseaux, se rŽfŽrant frŽquemment au courant pŽdagogique Freinet. Si lĠŽcole de Bizu appara”t comme une illustration archŽtypique de cette description, les 9 autres Žcoles entretiennent toutes une certaine parentŽ avec elle. Toutes ressemblent, peu ou prou, ˆ ces Žcoles (ou classes) regroupŽes ds les annŽes 80, notamment au sein dĠINFORMATICEM[7], pour organiser le travail en rŽseau de leurs Žlves en utilisant dĠabord le minitel et le fax[8], aprs avoir utilisŽ la poste et le tŽlŽphone et avant de recourir aux diffŽrents services dĠinternet. HervŽ MoullŽ se dŽclare militant de lĠICEM, mouvement dont il est ˆ la fois le responsable dŽpartemental et le chargŽ de lĠinformation et de la communication de lĠassociation des amis de Freinet[9]. RŽcemment interviewŽ (mai 2008), il dŽcrit ainsi Ç son È Žcole : Ç LĠŽcole de Bizu est une Žcole rurale ˆ classe unique dans un Regroupement PŽdagogique Intercommunal [qui] accueille 23 enfants de 6 ˆ 11 ans du CE1 au CM2. CĠest une classe coopŽrative qui fonctionne avec les techniques Freinet et les outils de la sociŽtŽ de la communication et de lĠinformation. [É] Les enfants  dŽbattent, Žlaborent et votent des rgles de vie, programment leurs activitŽs, fabriquent de la documentation, effectuent des recherches en mathŽmatiques et en sciences, crŽent des albums, prŽsentent des confŽrences, montent des expositions, fabriquent un journal, correspondent ˆ travers le monde, pratiquent lĠexpression thމtrale, musicale, lĠart enfantin et apprennent lĠanglaisÈ. Les technologies sont trs prŽsentes ˆ lĠŽcole et HervŽ MoullŽ multiplie les stratŽgies pour lĠŽquiper[10] (subventions, dons, mises ˆ disposition de matŽriels personnels). Une installation des ordinateurs en rŽseau permet un usage rationnel par les Žlves qui disposent tous dĠun dossier personnel accessible sur chaque machine.  Le rŽseau de lĠŽcole est connectŽ ˆ internet ˆ haut dŽbit (ADSL dŽgroupŽ) et de nombreux Žquipements complŽmentaires sont mis ˆ la disposition des Žlves (imprimante laser, numŽriseur, appareil photo numŽrique, camŽscope numŽrique, microscope USB, clŽs USBÉ). Les TIC font partie intŽgrante de lĠenvironnement dĠapprentissage des Žlves au point quĠHervŽ MoullŽ  indique quĠ Ç au  moment de quitter lĠŽcole, souvent au bout de quatre annŽes passŽes ensemble, les enfants sont au point concernant lĠutilisation des outils technologiques. Le B2i est facilement validŽ È. Le r™le du site nĠa pas changŽ depuis son ouverture, le 1er avril 1996. Il est le lieu de publication et dĠarchivage des traces des activitŽs de la classe et de ses Žlves. Pour HervŽ MoullŽ, le site  Ç est devenu avec le temps une encyclopŽdie et une vitrine de nos activitŽs. Ouvert le 1er avril 1996, les documents sĠy accumulent. CĠest aussi un site dĠarchives pour les anciens qui ont quittŽ lĠŽcole et y puisent des traces de leur histoire scolaire. CĠest donc le lien dĠune communautŽ, celle des enfants, de leur ma”tre dĠŽcole, des familles et des amis È. Pour lĠessentiel, les r™les sont partagŽs entre les Žlves auteurs (textes mis en page et parfois illustrŽs) et lĠenseignant webmestre. HervŽ MoullŽ souligne le temps nŽcessaire ˆ ces t‰ches et fait observer la pŽnurie chronique de moyens qui caractŽrise ce genre de projet.

 

 

Des Žcoles pionnires dans un contexte national frileux

 

Rappelons-nous quĠau milieu des annŽes 90, la France Žtait en assez f‰cheuse posture dans le domaine des TIC. Aprs avoir jouŽ un r™le de tout premier plan ˆ lĠŽchelle mondiale au cours de la dŽcennie prŽcŽdente au travers de projets aussi ambitieux que lĠinstallation ˆ grande Žchelle dĠun rŽseau tŽlŽphonique ultramoderne, le dŽveloppement et le dŽploiement auprs du grand public dĠun des premiers terminaux communicants (le minitel) et lĠŽquipement de tous les Žtablissements scolaires de micro-ordinateurs (plan Informatique Pour Tous), la France marque le pas. Il faudra attendre 1997 pour que le gouvernement Jospin mette en place un plan dĠenvergure pour relancer lĠeffort national, au travers du Plan dĠAction Gouvernemental pour la SociŽtŽ de lĠInformation (PAGSI)[11]. RenŽ Monory, alors PrŽsident du SŽnat, Žvoquait, dans la prŽface de lĠouvrage de Jean-Louis Durpaire, Ç lĠindispensable effort que nous devons faire pour rattraper le retard pris par notre pays È. Il affirmait Ç quĠil nĠest plus acceptable que la France occupe la dernire position des pays dŽveloppŽs quant ˆ lĠaccs ˆ internet È et en appelait ˆ un Ç effort national È afin que les nouvelles technologies ˆ lĠƒcole soient Ç aussi gŽnŽralisŽes que le tableau noir È. CĠest dire si la prŽsence dĠŽcoles primaires sur le web pouvait appara”tre comme un signe encourageant !

 

 

Dix Žcoles pionnires et tŽmoin

 

Dans son ouvrage, Jean-Louis Durpaire avait choisi de mettre en exergue les sites web de 10 Žcoles primaires, Žcoles qui constituent aujourdĠhui une sorte de tŽmoin de lĠhistoire du web scolaire, un Žchantillon au sens de la recherche scientifique dans une perspective dĠŽtude longitudinale. LĠouvrage de Jean-Louis Durpaire donne peu dĠinformations sur ses critres de choix et se borne ˆ Žvoquer une Ç photographie des actions en cours [É] avec une place privilŽgiŽe pour lĠAcadŽmie de Poitiers et le dŽpartement de la Vienne qui constituent, par le dynamisme des partenariats qui y sont nouŽs, des observatoires privilŽgiŽs È[12]. Certes, on peut sĠinterroger sur la validitŽ de cet Žchantillon dĠun point de vue mŽthodologique, cĠest-ˆ-dire sa capacitŽ ˆ rendre compte de lĠensemble des Žcoles franaises. Une telle reprŽsentativitŽ ne faisant pas partie du projet de lĠauteur, il faudra se garder de toute infŽrence ou gŽnŽralisation abusive. En revanche, un retour vers ces sites pionniers, 10 ans aprs leur crŽation, est susceptible dĠŽclairer, non seulement ce quĠa ŽtŽ le web scolaire des premiers temps[13] mais aussi ce quĠil est devenu et les orientations profondes qui portent ces Žvolutions.

 

 

Internet pour instrumenter des activitŽs dĠŽcoles dŽjˆ en rŽseaux

 

La plupart des 10 Žcoles, ˆ lĠinstar de lĠŽcole de Bizu, inscrivent leur action dans une logique de rŽseaux, rŽseaux dĠŽcoles qui se rŽfrent assez souvent, explicitement ou non, au mouvement Freinet (comme les rŽseaux buissonniers du Vercors ou le rŽseau du Val-de-GartempeÉ ) ou rŽseaux dĠŽcoles constituŽs autour de projets institutionnels (projets coordonnŽs par les instituteurs animateurs TICE des inspections acadŽmiques, projets de structures Žducatives en charge de lĠingŽnierie Žducative comme les centre rŽgionaux et dŽpartementaux de documentation pŽdagogique). En somme, et contrairement aux idŽes reues, bien des projets reposent certes sur des initiatives individuelles de pionniers mais sont fortement ancrŽs dans des communautŽs sans lĠappui desquelles rien nĠaurait ŽtŽ possible. Rappelons-nous seulement quĠau milieu des annŽes 90, les infrastructures dĠaccs ˆ internet Žtaient embryonnaires, que les dŽbits descendants Žtaient trs faibles (28 kb/s) alors que les dŽbits montants Žtaient ridicules (quelques kb/s seulement) et que les cožts de connexion pouvaient tre trs ŽlevŽs. Si lĠon ajoute ˆ ces difficultŽs matŽrielles, une rŽserve voire une hostilitŽ conservatrice dĠune part notable des cadres de lĠƒducation nationale, malgrŽ les discours et les actes novateurs dĠune fraction dĠentre eux, lĠinitiative strictement solitaire nĠavait que peu de chance dĠaboutir. On peut souligner ici le r™le connecteur dĠinternet ou plut™t la faon dont ce dispositif technique de communication en rŽseau peut tre mis en Ïuvre pour instrumenter des rŽseaux humains avec une efficacitŽ inŽdite. Sur les 10 sites de lĠŽchantillon, 8 affichent, en 1996, une sŽrie de liens vers dĠautres Žcoles, tissant ainsi des rŽseaux dĠŽcoles dont on peut deviner la cohŽrence avec de vŽritables projets pŽdagogiques. Une analyse plus fine montre que ces liens dessinent des rŽseaux de natures assez diffŽrentes qui se superposent parfois : rŽseaux de proximitŽ gŽographique (rares) ; rŽseaux pŽdagogiques militants ; rŽseaux dĠinternationalisation des Žchanges scolaires ou rŽseaux institutionnels. Certains de ces rŽseaux sont matŽrialisŽs par lĠappartenance ˆ des Ç anneaux de sites È ou Ç webring È (adhŽsion des sites ˆ une liste de sites, chacun renvoyant ˆ lĠensemble des autres) et la constitution de listes de discussion au caractre fortement communautaire. LĠadresse des 10 sites tŽmoigne aussi, dĠune autre faon, de certaines affiliations. Trois seulement relvent de la mise en Ïuvre dĠune politique institutionnelle locale de connexion, mise en Ïuvre dans le cadre dĠune expŽrimentation nationale (Toulouse pour le site de lĠŽcole de Piquecos, Rouen pour celui dĠHŽnouville et Bordeaux pour celui de Louvie-Juzon). Les autres doivent leur hŽbergement au mouvement pŽdagogique auquel il se rŽfre (ICEM) ou, plus simplement aux fournisseurs dĠaccs locaux (InterPC, a2iÉ).

 

 

Des sites Ç publicitaires È vers les sites Ç catalyseurs È, une hypothse en dŽbat

 

Une comparaison de lĠŽtat actuel des sites de ces Žcoles avec les fiches descriptives Žtablies en 1996 a de quoi Žtonner. Si les sites de quatre dĠentre elles ont disparu[14], manifestant peut-tre une orientation pŽdagogique diffŽrente et, qui sait, les consŽquences dĠune mutation ou dĠun dŽpart ˆ la retraite, les autres restent bien prŽsents et vivaces. Lˆ nĠest pas vraiment la surprise. Ce qui sĠimpose ˆ la consultation des sites et qui pose question, cĠest la permanence : permanence de la forme et permanence des activitŽs. Reprenant des ŽlŽments dĠune typologie ŽlaborŽe par Jacques Audran[15], on peut identifier, dans les sites scolaires, trois fonctions principales qui sont combinŽes dans des proportions variŽes. La premire est qualifiŽe de publicitaire par Jacques  Audran, au sens o il sĠagit de rendre public un ensemble dĠinformations qui reste interne ˆ lĠŽcole dĠordinaire. Cette notion de publicitŽ considŽrŽe comme lĠalimentation dĠun espace public (au sens proposŽ par JŸrgen Habermas[16]) prend aussi bien la forme dĠactions de communication institutionnelles (de la publication du projet dĠŽcole ˆ celle des menus de la cantine) que de lĠaccs aux productions des Žlves (journal dĠŽcole, correspondance scolaire, dossiers documentaires, textes Ç libres ÈÉ). La deuxime fonction, rŽvŽlatrice, vise ˆ mettre ˆ disposition un ensemble organisŽ dĠinformations et de liens portant sur un thme prŽcis dans une logique de site thŽmatique ou de portail. La troisime, catalysatrice[17], consiste ˆ faire du site web, ˆ la fois un support et une incitation au dŽveloppement de projets collaboratifs. Cette typologie des fonctions, Žtablie ˆ partir dĠune large Žtude empirique, est particulirement propice pour dŽpasser une analyse purement descriptive des sites, ˆ la recherche des buts et des stratŽgies de leurs promoteurs. En revanche, lĠhypothse esquissŽe par Jacques Audran dĠune Žvolution naturelle et progressive des sites dĠune logique essentiellement publicitaire vers une logique  catalysatrice est battue en brche par lĠŽvolution rŽelle des 10 sites de notre Žchantillon. Pour lĠessentiel, leur fonction principale ne semble pas Žvoluer avec le temps mais dŽpendre dĠautres variables locales, ˆ commencer par lĠenseignant ou lĠŽquipe dĠenseignants qui porte le projet. On retrouve finalement la mme diversitŽ lorsque lĠon analyse des sites web dĠŽcoles plus rŽcents. La fonction principale des sites para”t davantage dŽterminŽe par le projet Žducatif, lui-mme largement emprunt des styles dĠenseignement propres aux animateurs des sites. La plupart des enseignants ˆ lĠorigine des 10 sites tŽmoin rŽfŽrant leurs pratiques pŽdagogiques ˆ celles du mouvement Freinet, il nĠest pas Žtonnant de constater leur tropisme vers des activitŽs collaboratives et coopŽratives, attribuant ainsi ˆ leur site une fonction principale Ç catalysatrice È. Il est nŽcessaire de replacer cette remarque dans une perspective historique pour en comprendre la portŽe. Ce qui semble aujourdĠhui le plus banal, cĠest-ˆ-dire utiliser diffŽrents services dĠinternet au service dĠune pŽdagogie dĠinspiration socioconstructiviste, ne lĠŽtait pas autant il y a seulement 10 ou 20 ans alors que lĠinformatique Žtait essentiellement mise au service dĠune approche nŽo-bŽhavioriste de lĠenseignement, notamment avec le recours massif ˆ lĠenseignement programmŽ au travers de la mise en Ïuvre des logiciels dĠEnseignement AssistŽ par Ordinateur. Affaire de mode ou, comme on lĠespre, affaire de science, la prise en compte raisonnŽe du constructivisme et de la dimension sociale des apprentissages dans la pŽdagogique invite ˆ interroger le potentiel des outils de communication en rŽseaux. Nos 10 pionniers tŽmoin se sont presque tous engagŽs dans cette voie et, pour la plupart, poursuivent cette dŽmarche. On ne saurait souligner suffisamment leur clairvoyance alors que, probablement trop imprŽgnŽs des modles classiques des mŽdias de masse, les analystes ont longtemps cru quĠinternet serait dĠabord pour les jeunes, et a fortiori pour les Žlves, un moyen dĠaccs ˆ lĠinformation et non un moyen de communication au service de projets individuels et collectifs. Il a fallu attendre le dŽbut des annŽes 2000 pour comprendre[18] combien internet bouleversait les pratiques de communication et les incidences que ces changements pouvaient engendrer dans les activitŽs scolaires. Il appara”t nettement que si nos 10 tŽmoins ont ŽtŽ des pionniers, ils lĠont manifestŽ au moins autant par leurs orientations pŽdagogiques que par des technologies dont ils ont choisi de faire usage pour instrumenter leurs options. 

 

 

Comment expliquer le niveau technologique des sites ?

 

Les 10 sites Žtonnent par leur Ç rusticitŽ technologique È moyenne. Alors que lĠon associe gŽnŽralement les enseignants pionniers du web ˆ des technophiles toujours ˆ la recherche de la Ç dernire È technologie, lĠanalyse des sites montre une rŽalitŽ trs diffŽrente et trs contrastŽe. Certains sites perdurent aujourdĠhui avec les technologies originelles, le plus souvent des sites Ç statiques È rŽalisŽs avec des Žditeurs html simples. Seuls les contenus ont changŽ, le plus souvent par accumulation. Quelques sites ont migrŽ vers des solutions de gestion de contenus avec un CMS[19], SIP en lĠoccurrence, et presque tous ont intŽgrŽ ˆ leurs pages statiques des objets reposant sur des technologies plus rŽcentes (vidŽo en streaming, flux RSSÉ). De faon gŽnŽrale (au-delˆ des 10 sites tŽmoin), les sites web scolaires sont dŽveloppŽs selon des logiques bien diffŽrentes mais qui peuvent parfois se rŽvŽler complŽmentaires (la quatrime, en particulier, pouvant enrichir les trois premires) :

-       la crŽation et mise ˆ jour de sites statiques o le traitement de la forme et celui des contenus ne sont pas dissociŽs ;

-       la mise en Ïuvre de CMS ;

-       la mise en Ïuvre dĠENT ;

-       le recours ˆ des services externes spŽcifiques (forum, vidŽoÉ)

Lˆ encore, une analyse plus fine et, surtout, systŽmatique, serait nŽcessaire pour tenter dĠexpliquer les niveaux technologiques trs diffŽrents qui peuvent tre observŽs dans notre Žchantillon et, de faon plus gŽnŽrale, dans lĠensemble des sites web scolaires. On peut nŽanmoins proposer plusieurs pistes de rŽflexion. La conservation par plusieurs des sites de notre Žchantillon des technologies de dŽveloppement utilisŽes ds lĠorigine de leurs  projets nourrit lĠhypothse de choix technologiques essentiellement guidŽs par une forme dĠopportunisme technologique dont lĠimportance sĠefface devant les projets dĠutilisation pŽdagogique.

 

 

La primautŽ manifeste du projet pŽdagogique

 

Certes des interactions existent entre les technologies disponibles et lĠappropriation quĠen font les enseignants mais il semble que le projet pŽdagogique prime. Il est probable quĠune minoritŽ des sites web scolaires rŽponde dĠabord ˆ la technophilie de certains enseignants mais nos sites tŽmoin nous suggrent que cette dimension est seconde. Bien sžr, la prŽgnance de la dimension pŽdagogique de ces projets ne dit rien de leur qualitŽ et intŽrt intrinsques mais elle rŽpond ˆ une question majeure, celle de la nature premire des sites web scolaires. Ils constituent lĠun des ŽlŽments, peut-tre le seul dont nous pouvons prendre connaissance aussi aisŽment de lĠextŽrieur, du dispositif Žducatif mis en place dans ces classes ou Žcoles. Si pour les Žlves, les enseignants et parfois pour une communautŽ plus large incluant les parents voire dĠautres acteurs, le site web (nĠ)est (quĠ)un moyen matŽriel et symbolique au service dĠactivitŽs dĠapprentissage dans le cadre dĠun projet Žducatif, il constitue pour nous un ensemble de traces. Des sites qui disent beaucoup de la rŽalitŽ des pratiques pŽdagogiques, ˆ la manire dont les documents accrochŽs aux murs des classes dŽlivrent  beaucoup  dĠindices sur ce qui sĠy dŽroule, mais ils nĠoffrent quĠun seul point de vue avec des perspectives qui se rŽvlent parfois trompeuses.

 

 

La construction dĠune culture qui intgre les outils de communication en rŽseau

 

Le dŽnombrement des sites web des Žcoles franais montre une forte progression au cours de la dernire dŽcennie. Des quelques dizaines de sites ouverts en 1996, nous arrivons aujourdĠhui ˆ des situations territorialement contrastŽes o certains dŽpartements affichent largement plus dĠun quart des Žcoles ayant mis en ligne leur site. Cette situation diffre notablement de celles des collges et des lycŽes o la couverture nationale est quasiment totale mais cette diffŽrence sĠexplique par la nature et lĠampleur des moyens dont chacun dispose. Alors que les sites web dĠŽcoles primaires conservent la marque de lĠartisanat, ceux des Žtablissements secondaires sĠinscrivent dans une perspective de rationalisation sinon dĠindustrialisation avec le dŽploiement par les services de lĠƒtat et des collectivitŽs territoriales des environnements numŽriques de travail. Cette rŽelle prise en compte du potentiel pŽdagogique que reprŽsentent la crŽation et lĠanimation dĠun site web scolaire montre quĠun processus dĠacculturation est ˆ lĠÏuvre. Comme le montre trs justement HervŽ MoullŽ, ˆ lĠŽcole de Bizu, le site web et plus largement les TIC occupent une place lŽgitime ˆ lĠŽcole ; ˆ la fois car elles sont utiles aux apprentissages scolaires et parce quĠil est indispensable que lĠŽcole prŽpare les Žlves ˆ leur usage. LĠacculturation est double. Elle concerne dĠabord les enseignants et les Žlves et lĠon aimerait savoir ce que sont devenus les Žlves de ces Žcoles pionnires pour comprendre ce que cette expŽrience inŽdite leur a apportŽ. Elle concerne aussi le systme en rapprochant lĠƒcole de sa mission dĠŽduquer les citoyens dĠune sociŽtŽ profondŽment transformŽe par les technologies de communication en rŽseau.

 

 



[1] Le texte fondateur de Tim Berners-Lee (Information management : a proposal) peut tre consultŽ sur le site du consortium W3 ˆ lĠURL http://www.w3.org/History/1989/proposal.html (document consultŽ le 14 mai 2008)

[2] Organisation europŽenne pour la recherche nuclŽaire

[3] Durpaire J.-L.- Internet ˆ lĠŽcole en France. Guide dĠusages pŽdagogiques, CNDP : collection de lĠIngŽnierie Žducative (Hors sŽrie), 1997 (ŽpuisŽ)

[4] M. Radeuil de Viville en Charentes, Riec-sur-Belon dans le Finistre, Georges Brassens ˆ Baillargues dans lĠHŽrault, Pinay dans la Loire, Bizu ˆ Beaumont-Pied-de-BÏuf dans la Mayenne, Louvie-Juzon dans les PyrŽnŽes-Atlantiques, Žcole polyvalente des hospitalires Saint-Servais ˆ Pais, HŽnouville en Seine-Maritime, Piquecos dans le Tarn-et-Garonne et J. Ferry de Neuville-de-Poitou dans la Vienne

[5] Inflexion symbolique ˆ dŽfaut de constituer une rŽelle rupture technologique

[6] http://www.ecolebizu.org/index.htm (site consultŽ le 14 mai 2008)

[7] Groupe de travail de lĠInstitut CoopŽratif de lĠƒcole Moderne (ICEM) en charge des TIC, animŽ notamment par Bernard Monthubert, depuis Ch‰tellerault dans la Vienne, au cours des dŽcennies 80 et 90.

[8] La thse de recherche doctorale de Christian Derrien, intitulŽe Ç Le RŽseau tŽlŽmatique "Freinet". Dynamique communicationnelle de classes en innovation 1985-1994 È, soutenue en 1995 ˆ lĠUniversitŽ de Caen, rend compte de ces pratiques pionnires et met en Žvidence un esprit rŽseau. Elle peut tre consultŽe, via le prt inter-bibliothque, dans tous les centres de documentation universitaires.

[9] http://www.amisdefreinet.org/ (site consultŽ le 14 mai 2008)

[10] Voir pour Žquiper les familles avec les anciens matŽriels de lĠŽcole

[11] http://www.education.gouv.fr/realisations/communication/samra.htm (site consultŽ le 14 mai 2008)

[12] Deux des 10 Žcoles sont localisŽes sur le territoire acadŽmique picto-charentais.

[13] Dans le sous-titre de son ouvrage, Jean-Louis Durpaire distingue la pŽriode 1994-1996 comme la Ç 1re Žpoque È.

[14] Une vŽrification des 10 sites tŽmoin, effectuŽe le vendredi 16 mai 2008 avant de transmettre lĠarticle ˆ lĠŽditeur, indique que lĠun dĠeux, celui de lĠŽcole de Viville, pourtant trs actif depuis 12 ans, fermera ˆ la fin de lĠannŽe scolaire, faute de moyens pour en assurer lĠadministration. Voilˆ un ŽvŽnement qui pose bien la question du statut de ces projets et de ces pratiques ˆ lĠŽcole primaire (objectifs, responsabilitŽs, moyensÉ).

[15] Audran J.- Ethnologie et conception des sites web scolaires, Paris : Herms-Science, 2005

[16] Habermas J.- LĠespace public. ArchŽologie de la publicitŽ comme dimension constitutive de la sociŽtŽ bourgeoise, Paris : Payot, 1997

[17] NŽologisme assumŽ

[18] Comme lĠont montrŽ par exemple Yannick Bernard et Bernard UsŽ dans une Žtude consultable ˆ lĠURL http://edel.univ-poitiers.fr/masterime/document.php?id=319 (document consultŽ le 14 mai 2008)

[19] Contain Management System